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 Hommage à mon maître

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René Dechavassine
plume de Colibri


Masculin Nombre de messages : 1
Localisation : Lyon
Date d'inscription : 09/05/2016

MessageSujet: Hommage à mon maître   Sam 27 Aoû - 23:48

Monsieur Berthier


A l'image d'un arbre déraciné, dès que j'accédais au droit de lire Tintin, je trahissais la ville pour une vie rurale à l'âge de raison.
A cet âge, j'eus le privilège de découvrir une vie proche de la nature. Je quittais donc Villefranche sur Saône et me retrouvais comme étourdi à Lugrin plus précisément en ce hameau de Véron qui surplombe le magnifique Léman.
Je faisais connaissance avec la rudesse qui façonne les villageois à l'image du climat en cette moyenne montagne.
Le hameau de Haute Savoie en ces années là fleurait bon les temps d'antan.
Nous fûmes, je crois et parce que nous arrivions, les premiers de notre hameau à faire courir l'eau à l'intérieur de notre maison. Pour les autres l'eau courrait certes, abondante et inépuisable aux fontaines qui répartissaient cette richesse alors ignorée, aux endroits stratégiques du hameau.
Aux belles saisons c'était un lieu de rassemblement, de convivialité, mais l'hiver venu, la glace ornait d'une barbe stalacticienne le vieux tuyau rouillé duquel s'écoulait en giclant quelque filet d'eau indiscipliné. La margelle s'avérait dérapante, l'eau était glacée.
Nul ne se plaignait car cette rudesse de vie, renforçait le foyer familial d'une chaleur de bonheur partagé.
Du bonheur de se retrouver autour du nécessaire, de l'indispensable. Le superflu n'était pas même envisageable. La publicité était encore fort timide, quasi inexistante, si ce n'est la camionnette Vitapointe qui consistait en un vaste tube dont le bouchon venait reposer sur la cabine. Immense jouet qui, c'est évident, nous émerveillait en cette époque qui n'était pas à l'originalité. Ma mère n'employait jamais le mot publicité, elle disait propagande, cela avait le relent d'une guerre encore si proche...
Publicité, propagande avait-elle vraiment tort ?
J'y repense souvent.


L'école était lointaine située au bourg que l'on nommait Tronc allez savoir pourquoi ?
Pour s'y rendre nous dévalions par des chemins qui serpentaient entre haies, bouquets de peupliers et prés. Il y avait c'est évident, un passage redoutable que hantaient des revenants. Les anciens entretenaient cette légende et, lorsque nous franchissions ce passage, en courant toujours à perdre haleine, le vent hurlait telle une meute de loups. En groupe nous n'avouions pas notre appréhension mais les plus forts étaient de rudes comédiens.

Et puis il y avait le maître.
Comment le décrire ? Le visage de l'acteur Villeurbannais Jean Bouise me le rappelle assez.
Verres épais derrière lesquels perçait un regard d'intelligence, de gravité, de tolérance. Et cette voix de basse, d'une officielle gravité, d'une solennité qui nous guidait dans l'écoute, vers le respect des auteurs, vers les portes de la culture.
Il était le savoir, nous buvions à ses paroles.
Il me souvient de l'avoir vu par deux fois rire aux éclats.
La première fois était de mon fait, j'avais écrit que Cadillac avait assassiné le bon roi Henri.
La rime était bonne pourtant.
La deuxième fois Max était consciencieusement à recopier un exercice que proposait notre manuel d'orthographe. 
La phrase à accorder était :
Le fermier m'a fait visiter sa ferme.
Le maître se mit à rire aux larmes.
J'observais le cahier de mon copain Max qui avait écrit :
Le fermier m'a fait visiter sa femme.
Je logeais dans ma mémoire en point d'interrogation l'objet de ce fou rire aussi inhabituel qu'inattendu...
Je ne compris que bien plus tard mais jamais n'oubliais.
Engoncé dans sa blouse grise, tenue de hussard de la République, il nous élevait vers des connaissances que nous dégustions avec recueillement. Il pratiquait la pédagogie Freinet, illustre instituteur qui dépoussiéra l'enseignement primaire offrant à chaque élève de devenir acteur des apprentissages qui lui étaient dispensés. Ainsi se rendre à l'école devenait passionnant.
Nous rédigions des articles et éditions un journal de classe. Les moins littéraires d'entre nous illustraient les articles des autres. Nous composions la typographie avec minutie et exigence de perfection, lettre après lettre, nous observions scrupuleusement les espaces après chaque signe de ponctuation.
Le maître était exigeant, nous visions l'excellence.


Et puis il y avait ces moments d'intimité. Nous avions des « services ». Cela relevait de l'évidence pour les élèves comme pour leurs parents. Le maître veillait que le binôme qui serait affecté une semaine durant « au service » fut du même hameau.
En effet, les élèves « de service » se devaient, d'arriver à l'école une demi-heure plus tôt le matin et de la quitter une demi-heure plus tard le soir, ce qui l'hiver venu, les condamnait à des trajets que l'éclat diurne avait trahi.
Ainsi l'hiver venu, descendions-nous à travers les bois et les champs avant le lever du jour. Alors que le Léman étirait paresseusement son miroir sur lequel Lausanne illuminée contemplait son éclat pailleté, nous déambulions gaiement, trottinant, courant, nous imprégnant de la matinale senteur.
Ces matinées d'hiver devenaient magiques car le service du matin consistait à descendre à la cave, à remplir le seau de charbon avec lequel le maître allait alimenter le poêle. Alors que nous retournions à la cave recharger le seau, afin d'assurer une réserve de charbon qui nous assurerait de la chaleur pour toute la journée, le maître nous attendait.
Lors de cette deuxième descente à la cave il arrivait souvent que les plus matinaux de nos camarades vinrent au-dessus de la grille nous saluer, nous taquiner. Lorsque nous regagnions la classe le maître avait préparé le feu avec la même perfection qu'il portait à son enseignement. Alors, tous trois rassemblés autour du poêle cylindrique, nous guettions l'allumette qui déclencherait les flammes généreuses. Puis, dans une même communion, bras tendus au-dessus du poêle, nous offrions nos paumes à la chaleur naissante. Cela avait quelque chose de sacré ! Irais-je jusqu'à écrire quelque chose de symbolique ? Cette flamme qui s'élevait à l'image de l'enseignement qui nous serait dispensé quelques minutes plus tard et qui nous élèverait vers des savoirs... Nous étions des élèves quel terme adapté, honte à ceux qui quelques décennies plus tard, du haut de leur chère chaire formeraient de jeunes maîtres en leur précisant que les gamins devenaient des « apprenants ».

Le maître était avare de mots mais ceux qu'il offrait avait une valeur de présents et étaient toujours empreints de bienveillance.
Puis, ce moment d'intimité prenait fin et nous escortions le maître, descendions vers ce qui faisait office de cour de récréation mais qui était la place publique du bourg. Le monument aux morts, qui servait de limite à nos jeux, était lourd de signification puisque nos parents avait vécu la guerre et que cette période était alors un fort sujet de discussion…
A l'autre extrémité notre cour s'étendait jusqu'au porche de l'église. Aussi les jours d'enterrement, le hussard de la République qu'était monsieur Berthier acceptait-il de décaler l'horaire de la récréation de telle sorte que nous ne perturbions pas l'office funèbre. Il tolérait également que les « enfants de choeur » quittèrent la classe le temps de la célébration. Pour pur laïc qu'il fut, je ne pense pas le trahir en écrivant qu'entre le prêtre, le curé Raymond, et lui était un fort respect nourri d'estime. Ils ne marchaient point sur la même route, ne se nourrissaient pas aux mêmes croyances mais j'ai souvent ressenti qu'ils se respectaient. Leurs idéaux étaient-ils si éloignés ?


Revenons « au service ». Celui du soir consistait à effacer le tableau, à nettoyer éponges et brosses, à ramasser les papiers et à remplir avec précaution les encriers de porcelaine. Quelques camarades restaient, qui avaient besoin de soutien dirait-on aujourd'hui en notre merveilleuse époque où le verbe se fait cher ! Alors, le maître sortait son accordéon et assis sur une table d'élève, il égrenait des notes qui nous émerveillaient. Je le revois encore tête baissée, comme blottie de tendresse sur son instrument, le regard absolument perdu dans une mélodie qui l'absorbait tout entier.
Les jours de soleil, à l'heure de la récré, il prenait sa loupe et se servait d'un rayon complice afin d'allumer sa cigarette. Fumer en classe semblait alors une évidence.



Revenons au journal. « La Mouche » que nous produisions et vendions dans le village. Rares étaient les refus. Cette vente alimentait la cagnotte de notre coopérative scolaire. Merci à notre ancien maître de nous avoir ainsi inculqué, sans y paraître, un esprit de fraternité, de collectivité.

A l'automne, nous ramassions les châtaignes que nous apportions en classe. Un homme les collectait et après les avoir pesées nous les payait, alimentant ainsi la caisse de notre coopérative. Pesées et recettes donnaient lieu à des exercices de mathématique domestique qui donnaient sens à nos apprentissages scolaires.
De cette époque où les robinets avaient une furieuse coutume de fuir, à l'égal des trains qui n'en finissaient jamais de se croiser, ces exercices nous réjouissaient !

Et puis le maître avait ce don rare de nous porter au rêve. Oh comme je me souviens encore de ce « Dormeur du Val » dont la lecture imprégna à jamais mon âme d'enfant !
Et ces dictées aux textes merveilleusement choisis qui nous initiaient à la passion de l'écrit. Dictées que nous concluions par le prénom et le nom de l'auteur que nous soulignions de deux traits pour affirmer notre respect.
Ah Théophile Gauthier combien ce T majuscule tout autant que le G firent tirer de langues soucieuses de perfection scripturale. Une majuscule dépourvue d'élégance ou de majesté nous eut rendus coupables de dévalorisation littéraire.

Mais le rêve, le rêve infiniment dépaysant venait du Finistère.
Cette Bretagne que rejoignaient immanquablement le maître et son épouse, notre maîtresse de Cours Elémentaires. Le maître avait lui, les Cours Moyen et les élèves de fin d'études.
Car on passait, en ce temps-là, le certificat d'études Primaires, ce fameux «certif» qui, soulignons-le, n'était pas évident à obtenir. L'époque n'attribuait pas alors de diplôme aux illettrés et leur obtention incitait au respect.
Les statistiques n'étant pas de mode, il n'était pas question de mener telle classe d'âge à tel diplôme mais d'élever le plus de «petits Français» vers un accès au savoir...

Donc, la famille Berthier, chaque été, se laissait conduire dans ce même village du Finistère par les Panhard qu'elle affectionnait.
Nous connûmes ainsi la Dyna z puis la PL17. Lors d'une nouvelle venue, sous le préau, nous nous penchions avec respect contre la vitre conducteur, émerveillés par les vitesses que prétendait le compteur. Et de ces vitesses, impressionnantes à l'époque, nous transformions en héros notre maître.

Revenons à cette Bretagne dont le maître nous faisait partager la beauté. Il avait lié connaissance avec le directeur de l'école du village Breton et, ainsi, avions-nous établi une correspondance scolaire, riche de découvertes et d'émerveillement. Nous lisions, écrivions, nous documentions, avec une application dont nous n'avions pas conscience.
Nous faisions tellement de prose sans le savoir !
Comment vous décrire ces colis aux relents iodés que la lenteur postale accentuait à loisir ! Colis dans lesquels nous parvenaient coquillages, cadeau divers... Aussi cet hippocampe qui nous a émerveillés autant qu'il nous a surpris. Le cheval de trait nous était familier, le cheval de mer nous surprit tout à fait.
Nos correspondants avec lesquels des liens forts s'établissaient eussent aimé nous régaler de poissons marins frais, ils n'osèrent pas… mais nous envoyèrent des phares-lampes à chevet qui guidèrent le soir venu tant de nos rêves.
Outre la lettre collective, chacun d'entre nous entretenait une correspondance individuelle.
Combien je regrette d'avoir égaré l'adresse de mon correspondant !
Nous racontions nos montagnes, nos villages, notre lac, notre voisine la Suisse dont la neutralité impressionnait en ces années d'après conflit mondial.
Notre Léman semblait bien modeste au regard des immensités marines qui nous parvenaient dans des dimensions que nous n'appréhendions guère. Nous, qui, langue tirée, portions tellement d'application à bleuir les côtes de notre pays. Mais il est vrai que nous ne bleuissions que les bordures et, de ce fait, échappions à la notion d'immensité maritime ou océanique.
Nombre de nos correspondants avaient un papa pêcheur et les sorties de pêche décrites reléguaient nos «pêcheurs Lémaniques » bien que professionnels à un statut d'amateurisme.
Il me souvient de notre tristesse, de notre effarement, de notre peine lorsque nous recevions des courriers qui nous apprenaient des naufrages, courriers que renforçaient les coupures de presse des journaux Finistériens. Certains de nos camarades avaient ainsi perdu un père, un oncle, un frère, un cousin et nous communiions à leur détresse.

Le rêve du maître, que nous partagions oh combien, eut été de nous conduire à la découverte de ce village du Finistère.
L'époque ne facilitait pas ce genre d'initiative. Les transports étaient longs, lents et se réglaient un nombre de kilomètres parcourus, ce qui inspirait les éditeurs de livres de mathématiques. Les tarifs, à l'image de la société de cette époque étaient figés.

Malgré tout le maître, puisqu'il était aussi le
directeur, prenait soin, aux beaux jours de nous établir une sortie scolaire d'une journée complète.
Ah comme cette odeur de pique-nique amoureusement préparé me trouble encore... Nous descendions tôt, les autocars sagement alignés ronronnaient de promesses. Il régnait alors un parfum de liberté, de cette ivresse que seul peut ressentir l'enfant avide de découverte, émerveillé d'inconnu.
Qu'il est triste et criminel de rendre les enfants blasés !
Etre blasé n'est ce point être déjà vieux ?

Ainsi d'une année à l'autre, découvrions-nous les sommets Hauts-Savoyards mais aussi et surtout cette Suisse voisine à laquelle il était absolument hors de question d'accéder sans carte d'identité en cours de validité... Le rituel du passage de la douane nous troublait et, lorsque l'autocar redémarrait nous respirions de soulagement avec cette joie secrète d'accéder au plaisir défendu. Aussi, nos yeux se souviennent-ils encore de ce jour où nous allâmes saluer les ours de Berne, mais bien plus encore nos papilles gardent-elles le merveilleux souvenirs des chocolateries qui étaient la vitrine, la fierté de notre Helvétie voisine au même titre que son indépendance que nous lui enviions jalousement.
Oh chocolats fondus qui coulaient à flots généreux et ininterrompus.
Chocolats noirs, blancs, aux noisettes ou sans.
Chocolat que les normes européennes n'avaient pas encore privé de sa virginité originelle.
C'était du chocolat, non du produit de synthèse...
Et cette permission de goûter tout au long de la chaine !
Et plus encore, cette petite boite adorablement décorée que Tobler nous offrit à chacun et que nous ramenâmes comme un trésor !

Le maître avait également à cœur de nous faire découvrir notre propre proximité. Bien peu de nos parents possédaient un véhicule automobile et malgré nos mollets jeunes et vaillants notre périmètre de connaissances régionales s'avérait limité.
Aussi le maître nous faisait-il découvrir, nous, les grands, Thonon aujourd'hui si proche. Nous visitâmes ainsi la pisciculture, le château de Ripaille. Quel bonheur de pique-niquer, regroupés autour de notre maître...


Lors de ma dernière année qui me verrait m'éloigner vers le Lycée Jean Jacques Rousseau, nombre d'élèves avaient déserté la classe avant l'officielle date des vacances scolaires, les grandes vacances !
Oh délicieuse revanche lorsque les quelques fidèles que nous étions furent invités à s'engouffrer dans la PL 17 qui nous conduisit au bord du lac. Mais le maître ne s'inscrivait pas dans la paresse, la promenade fut passionnante et instructive. Le maître nous amenait à considérer d'un regard nouveau notre proche environnement.

Autre souvenir qui revient à ma mémoire...
Ce fameux matin où le solde des journaux invendus s'avérait déprimant. Le maître proposa que quelques volontaires mettent à profit le temps de la récréation afin de vendre quelques exemplaires de « la Mouche ».
Max et moi partîmes avec une dizaine de journaux. Rares étaient les commerçants qui ne possédaient point encore le dernier numéro. Aussi nous nous éloignâmes loin, très loin dans cette inconscience enfantine qui privilégiait la passion à la notion de temps écoulé. Lorsque nous regagnâmes l'école, que nous pénétrâmes dans la classe, l'heure de la sortie de midi était aussi proche que celle de la fin de la récré était éloignée.
A notre décharge il convient de préciser que la montre, cadeau onéreux, était offerte à l'âge de la communion solennelle. Nous n'avions pas encore atteint cet âge initiatique.
Restait l'horloge du clocher de l'église, mais il ne s'offrit à notre vue que sur le chemin du retour.
Les mines de nos camarades allaient de la stupéfaction, car nous avions enfreints des règles strictes, à la réjouissance de l'éventuelle punition. Que fut longue la traversée de notre classe escortés par cette haie d'honneur des camarades qui attendaient le drame. Avec fierté nous informâmes le maître que nous avions vendu la totalité des journaux qui nous avaient été confiés.
Le maître ne nous gronda pas.
Notre soulagement était à l'image de la déception de certains camarades qu'un fait divers eut divertis.
Lorsque l'horloge avoua onze heures et demie, le maître invita les élèves à sortir, précisant « Max et René vous restez... »
Quelques mines réjouies regrettèrent de quitter la classe... Quant à nous, nous nous sentions coupables.
Qu'allait-il se passer ?
Le maître alluma sa cigarette, quitta la classe, nous invitant à le suivre. Sans un mot il nous guida vers la Panhard et nous raccompagna jusqu'à nos hameaux.
Quelle belle leçon ! Ce fut la seule fois que j'enviais Max qui habitait « Les combes » un hameau beaucoup plus éloigné du bourg que le mien. Il le méritait bien ce moment de bonheur supplémentaire lui qui, chaque jour, quelle que fut la saison parcourait une telle distance à pied.
La PL17 doubla nombre de nos camarades qui, piétonnement regagnaient leur logis. Pas assez à notre goût !
Nous étions si fiers que nous ne fîmes aucun geste, il est vrai que nous étions en un lieu sacré. Le maître nous avait ouvert les portes d'une familiale intimité qui nous figeait de respect.
A l'entrée de l'après-midi, est-il utile de préciser notre fierté et notre bonheur. Certaines mines réjouies ce matin avaient perdu de leur superbe.

Puis vinrent les années Lycée, nos jeudis après-midis s'étiraient en longues promenades paresseuses, les rangs du lycée de garçons prenaient bien soin de ne pas croiser les rangs du lycée de filles.
Avec votre épouse, vous aviez obtenu votre mutation à Thonon et demeuriez près du Lycée.
Aussi, souvent, votre remarquable Panhard croisa le rang d'ennui auquel j'appartenais.
Toujours la Panhard s'arrêta et nous échangeâmes quelques paroles. Vous deux, soucieux de mes études, et moi si heureux de vous parler.
Merci de cette affectueuse attention qui jamais ne se démentit.

Ensuite je devins moi-même instituteur.
Lorsque nous nous rencontrâmes il fut inenvisageable que je puisse refuser de venir partager un apéritif chez vous.
A l'instant où je recopie ces lignes, je comprends qu'il s'agissait là d'un passage de relais, d'une intronisation en quelque sorte.
 «On se tutoie, on est collègue maintenant...»
Non maître je n'y parvins pas, je ne le souhaitais pas, ç'aurait été trahir cet infini respect que je vous portais à tous deux.
Au-delà du verre que nous partageâmes, vous me fîtes découvrir vos trésors.
Les photos de classe, puis ces croquis de chacun de nous, vos élèves, vos gamins.... Ces portraits que vous établissiez à notre insu, avec une artistique perfection. Et puis j'eus droit à des anecdotes qui avaient échappées à nos âmes enfantines. Vous ai-je rappelé le fermier qui faisait visiter sa ferme, ai-je osé je ne m'en souviens pas, si je ne l'ai pas fait, je le regrette aujourd'hui. En tout cas, quelques éclats de rire ont célébré avec brio cette connivence de maître à élève.


Voilà, pêle-mêle, quelques-uns des souvenirs ancrés dans mon âme vieillissante.


Merci Maître, merci Monsieur Berthier de nous avoir élevés... Ouverts au bonheur de la connaissance, du respect envers le savoir et cela dans un cocon de bonheur, dans un émerveillement d'apprendre.
C'est à vous que je dois ma vocation d'instituteur et si je l'exerçais avec talent et passion, je n'avais guère de mérite, vous m'aviez, par votre exemple tout appris.


Quelle fierté j'éprouve lorsque mes conscrits parlent de vous avec respect, nous avons bénéficié de la noblesse de votre enseignement et nous en avons tous été marqués.



René DECHAVASSINE
Juin 2015
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