Sous la Plume

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 In Utero

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Dysj
plume de Roselin
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Masculin Nombre de messages : 195
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MessageSujet: In Utero   Jeu 23 Oct - 23:10

Elle savait qu’elle dormait…. et pourtant tout son corps était en vigilance, comme dans ces cauchemars hyper réalistes d’où l’on se réveille terrorisé sans arriver à se convaincre qu’on a effectivement rêvé. Il ne s’agissait pas là de frayeur mais d’une sensation tout autre, une sensation intense et plaisante.

Dans son demi sommeil, elle entendit distinctement une sonnerie, puis une deuxième, puis là tout près, son mari Mickael qui râlait avec des mots incompréhensibles comme s’il parlait la bouche pleine. En même temps que les sonneries de ce téléphone qui devenaient insistantes, cet émoi qu’elle ressentait grandissait en elle, envahissant tout son être et la faisant parcourir de frissons. Elle savait qu’il fallait qu’elle se réveille, le téléphone avait déjà sonné cinq fois mais elle redoutait de perdre ce si doux bien-être si elle ouvrait les yeux. Elle essaya de bouger un peu ses jambes et sentit que celles-ci étaient fermement maintenues. Cela finit de la réveiller et d’un geste machinal, elle décrocha le téléphone, porta le combiné à son oreille et grommela.

- Isa, on a besoin de toi ici, un « siège » qui se passe mal, magne toi Isa … Isa ?

Isabelle ne pouvait répondre… Le combiné sur l’oreille, elle avait relevé légèrement la tête et observait fixement Mickael dont la langue s’affairait entre ses jambes et imprimait de petits mouvements qui la faisait frémir à chaque fois. Elle rejeta la tête en arrière puis la releva comme pour vérifier qu’elle n’était pas en train de rêver… Mais le plaisir qui montait en elle ne laissait aucun doute, Mickael s’était réveillé d’une humeur bien câline…

Elle réussit enfin à dire « je viens » avec la voix la plus étouffée dont elle était capable. Mickael sourit et redoubla l’intensité de ses caresses. Puisqu’elle devait partir, il n’avait que peu de temps. Elle raccrocha le combiné et se laissa aller à la fantaisie nocturne de son amant, en répondant à ses assauts buccaux par des soupirs qui se transformèrent vite en cris.

Plus tard, Isabelle rejoignait sa collègue Marie à Port Royal.

- Désolée de t’avoir tirée du lit Isa, s’excusa-t-elle en lui tendant un café, mais c’est chaud…

Marie lui tendit une liasse de feuilles fixées à leur support rigide et leva le menton vers le bloc 2.

Nathalie, la jeune sage femme, était dans le bloc et scrutait les monitorings d'un air inspiré et rassurant mais Isabelle savait qu'en pareil cas cette attitude n'était qu'une posture. Une jeune fille, sans doute belle avant que ses traits ne soient déformés par la douleur et l'inquiétude, se tortillait sur le lit en poussant des gémissements.

Isabelle avait du métier. Elle avait fait naitre dans des conditions impossibles des dizaines d'enfants. Là, dans son corps, elle sentait encore tout l’amour de son jeune amant et toutes les belles choses qu’il lui avait susurrées avant qu’elle ne parte. Pourtant rien n’y fit, un profond abattement la saisit, assorti d’un grand dégout et elle crut qu’elle allait vomir son café sur les chaussures de Nathalie…

Comment se pouvait-il que ce créateur de toutes choses dans lequel elle croyait si fort puisse transformer le moment magique d'une naissance en une épreuve dont certaines ne sortaient pas vivantes. Son métier, surtout ces dernières années, se résumait chaque fois à un combat qu'elle livrait avec Dieu lui-même. Que Dieu décide qu'un enfant ne naitrait pas ou qu'une mère devait laisser sa place à un autre sur cette terre, et elle mettait toute son obstination à lui donner tort, à inverser le cours des choses. Chaque fois l'issue était incertaine mais à ce jeu, elle avait remporté quelques victoires dont elle allait demander pardon, le dimanche, à l’église st Lucie, dans le 13ème...

Isa avait été mutée à Port Royal à sa demande après l’accouchement spectaculaire et très médiatisé de sextuplés quelques années plus tôt… 6 bébés tous sains et saufs accouchés par voie basse, dont la moitié se présentait par le siège...

Isabelle ce soir-là était de permanence dans une maternité de lointaine banlieue et avait vu débarquer en pleine nuit les parents paniqués, comme c'était souvent le cas. Mais ce n'est qu'après avoir monitoré la jeune fille et entendu sept cœurs battre dans ce corps distendu que la jeune obstétricienne s'était aperçu de la gravité de la situation. Nous étions au cœur d'un mois d'août où les vacances et les restrictions budgétaires avaient envoyé le premier chirurgien à des heures de distance : elle était seule face à ces deux parents et leurs six bébés dont le pronostic vital était sérieusement engagé !

Isa cette nuit-là avait fait ce qu'il fallait, froidement, comme dans un état second, une sorte de chance insolente qui avait guidé chacun de ses gestes. Et les six bébés s'étaient lancés de tous leurs cris dans cette vie...

La presse avait fait d’elle une héroïne ! Les articles sur elle s’étaient succédé et elle avait joui pendant quelques mois d’une écoute particulière de sa hiérarchie, ce qui lui permit d’obtenir un poste à l'hôpital parisien de Port Royal...

Ce que ni la presse, ni même son compagnon n’avaient perçu, c’est la peur qui ne la quittait plus depuis ce soir-là. Des cauchemars incessants, peuplés d'enfants morts-nés et de parents effondrés envahissaient son moindre sommeil. Et elle prenait chaque service avec une boule au ventre que dissimulait son joli sourire. Il lui fallait chaque fois affronter la panique qui montait en elle quand elle se lavait les mains... Cette peur, outre sa consommation d'antidépresseurs, lui avait fait prendre une bien vilaine habitude…

La jeune fille en plein travail n'avait que 22 ans et Isabelle fut soulagée de constater que la situation ne présentait pas la gravité qu'il y paraissait : certes un accouchement par le siège (c'était à force devenu la spécialité d'Isabelle) mais où il était possible de rattraper la situation…

Le bébé vint au monde vers 15h et même s'il fallut le frapper à plusieurs reprises pour qu’il se mette à respirer, il put être dépose dans les bras de sa mère moins d'une heure après sa naissance. Le miracle s'était encore accompli et Isabelle savait qu'elle devrait un jour payer à Dieu cette victoire de plus...

Vers 17h, elle reprit sa voiture au parking de l'Hôpital et quitta les lieux au son du moteur du 4x4 qu’elle s’était payée quelques mois plus tôt et qui ne cadrait pas tout à fait avec son physique frêle.

Il ne lui fallut que quelques kilomètres avant que des larmes n’inondent ses joues et qu’elle ne doive s’arrêter n’y voyant plus rien…L'angoisse, toujours elle, s'installait de nouveau et elle ne la quitterait pas avant le prochain fix.

Isabelle avait rejoint une parallèle des Boulevards extérieurs dans le 20ème arrondissement et une silhouette familière s’approchait déjà de la voiture.

- Comme d’habitude Isa ?
- J’ai pas de quoi te payer tout de suite, Phil
- Isa, tu me mets dans la merde, je fais comment vis à vis de mes autres clients ? C’est pas pour tes beaux yeux que je peux te faire crédit même si tu me rends des services…

Phil stoppa son monologue quand il vit les yeux gonflés de la jeune femme. Elle était réglo, il le savait, on n’allait pas y passer la nuit…

Il lui tendit un petit sachet en plastique transparent dans laquelle une poudre jouait avec les reflets de la lueur des phares en un nuage bleuté.

(voir aussi "ab imo pectore")

Isa se remit en route, s’enfonçât dans une ruelle et eu juste le temps d’ouvrir sa portière pour vomir.

Elle essuya sa bouche, sorti de la boite à gant une boite en métal dans laquelle se trouvaient une seringue et de l’alcool. Elle prépara son injection à toute vitesse, comme pour ne pas réfléchir. Elle retira son escarpin et se piqua entre les orteils pour éviter toute marque ailleurs sur son corps parce que dans son métier les traces suspectes sur les bras ne passent pas inaperçues…

Elle était médecin, terrorisée, probablement enceinte, accro à la cocaïne et avait 32 ans aujourd’hui…

Une goutte roula sur sa joue et alla mourir sur ses lèvres, suivie d'une autre et d'une autre encore. Elle entrouvrit les lèvres et y passa sa langue, elle reconnut le goût de cette pluie...

Il pleuvait maintenant à grosses gouttes dans sa voiture. Elle avait chaud, elle était bien et la lumière du plafonnier lui faisait voir d'autres contrées, une oasis plantée de palmiers en plein cœur du désert…

Elle chantait ou peut-être pas… il pleuvait toujours sur ses lèvres, dans sa voiture qui n'était pourtant pas un cabriolet.

Elle riait ou peut-être pas... La chaleur devenait lourde... Des senteurs boisées l'envahissaient et elle dégrafa les premiers boutons de son chemisier...

Là dehors une forêt luxuriante s'étalait à ses pieds et elle pouvait du bout de ses doigts sentir le cœur du monde.

Elle chevauchait sur une plage, et les embruns fouettaient son visage... D'un geste lent elle écarta sa chevelure et aperçut des traces rouges sur ses mains…

Elle se sentait libre comme elle ne l'avait pas été depuis des années...

Elle savait, parce qu'elle en avait maintenant plein la bouche et les mains colorées, qu'elle saignait abondamment du nez...

Elle savait pour en avoir vu des tas, qu'elle était en pleine overdose et qu'elle allait y rester mais elle n'avait pas peur, elle était bien, elle partait enfin...

Le temps n'avait pas de prise et peut-être était-elle dans cet état second depuis longtemps quand elle entendit distinctement un bruit de cloche... La portière qu'on ouvrait.. A côté d'elle et pourtant si loin, un homme s'était assis sur le siège passager.

Peut-être ce type en voulait-il à son sac à main ou à son 4x4 flambant neuf, peut-être en voulait-il à son beau corps de femme, ou peut-être était-ce un serial killer qui allait mettre fin à ses jours ? Il l'avait sans doute suivi dans la ruelle, il connaissait sans doute son petit vice et avait sans doute attendu qu'elle se fasse son fix. Mais avait-il prévu qu'il la trouverait mourante ?

Elle se prit à sourire en pensant qu'elle subissait une overdose et un assassinat en même temps, que ce n'était pas son jour…

Elle ne s'y attendait pas vu son état mais elle ressentit une violente douleur quand l’homme lui piqua le bras pour lui injecter 3 ml d'Atropine... Il l'appelait de loin, lui demandait de se réveiller...

Soudain on la sortait de sa voiture, la choquait pour faire repartir son coeur...

Elle ne sentait plus cet enfant étranger dans son corps. Etait-il comme elle sur le chemin d'une mort certaine, avant même d'avoir vécu ? Elle l'avait toujours su depuis ce soir de garde quelques années plus tôt, Dieu se vengerait sur son bébé de tous les plans qu'elle lui avait contrarié.

Si cette fois elle s'était retrouvée sur la table de travail, aucune Isabelle n'aurait pu l'aider, et la fatalité de l'issue ne faisait pour elle aucun doute...

Des lumières bleues et des sirènes avaient envahi la ruelle dans un bal qui se voulait rassurant. On tentait de la faire revenir.

Elle se demandait seulement désormais si elle serait à l'heure au rendez-vous que lui avait fixé Dieu…


Dernière édition par Dysj le Sam 15 Nov - 11:58, édité 1 fois
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bruno
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MessageSujet: Re: In Utero   Ven 24 Oct - 0:10

Je suppose qu'il va y avoir une suite Wink

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Dysj
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MessageSujet: Re: In Utero   Ven 24 Oct - 23:11

Je ne sais pas trop en fait... J'aime cette lutte entre donner la vie et donner la mort, et cette sorte d'angoisse coupable du personnage et son combat contre l'au delà... Je me demande si continuer ne serait pas délayer...Après, le lecteur à toujours raison Very Happy
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teliss
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MessageSujet: Re: In Utero   Dim 26 Oct - 18:19

Une bien jolie novelette, en prise avec le réel même si il y a une vague impression fantastique donnée par l'insolite d'une prédestination bravo

Le thème est poignant comme souvent avec toi Dysj, et je ne peux m'empêcher de penser à une compo de Marina :

compo:
 

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debby1304
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MessageSujet: Re: In Utero   Dim 26 Oct - 18:34

dur dur ces textes...
il soulève bien des questions... questions que se posent toutes les femmes en découvrant qu'elles portent une nouvelle vie...
quelle décision prendre lorsque le médecin signale une anomalie ?
quand la vie commence-t-elle vraiment ?
serons-nous assez fortes pour aimer et protéger l'enfant différent ?
et quel avenir peut-il avoir dans ce monde, et quand nous ne serons plus là ?
je n'ai pas de réponse à toutes ces questions et, je l'avoue, j'ai été très heureuse de découvrir, à la naissance de ma fille, qu'elle était absolument parfaite...

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Dysj
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MessageSujet: Re: In Utero   Ven 14 Nov - 23:33

Le premier commentaire de Bruno m'a fait me dire qu'il manquait surement une suite, mais je n'avais pas envie de continuer cette histoire... Alors j'ai fait autrement, avec le texte ""ab imo pectore""... Un troisième volet est en préparation Twisted Evil
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bruno
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MessageSujet: Re: In Utero   Sam 15 Nov - 13:21

Je m'étais demandé cela parce que la dernière phrase de ce texte avait une formulation qui n'était pas celle d'une phrase de fin Smile

Mais avec la fausse suite de "ab imo pectore" c'est parfait, c'est la méthode de prédilection de Claude Lelouch, des histoires indépendantes qui se rejoignent à un moment ou un autre cool

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teliss
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MessageSujet: Re: In Utero   Sam 15 Nov - 14:49

Dysj a écrit:
Un troisième volet est en préparation

Et pour le troisième volet, il faudra que tu choisisses également un titre latin Very Happy

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Dysj
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MessageSujet: Re: In Utero   Sam 15 Nov - 19:36

Déjà prévu Very Happy   Cela s’appellera "AEternum vale"
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MessageSujet: Re: In Utero   

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In Utero
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